Nouvelles missions du pharmacien et nouveaux services des officines : que peut-on vraiment en attendre ?

Suite à notre billet sur la désertification médicale, nous avons souhaité nous interroger sur la pertinence de la mise en place des services qui relèvent de ce qu’on appelle les « nouvelles missions du pharmacien ».

Cela fait déjà un an que la seconde convention pharmaceutique a instauré ces « nouvelles missions » des pharmaciens (contrôle des vaccinations, dépistage du diabète, cholestérol, hypertension, surpoids, etc) et le principe de la rémunération mixte. Les négociations sur les honoraires de dispensation sont d’ailleurs en cours, pour une mise en œuvre qui pourrait n’être effective qu’en 2014. Est-ce là un moyen d’aider certaines officines ? De son côté, la technologie s’apprête déjà à nous proposer, grâce à un patch-capteur, le monitoring médical à distance des paramètres biologiques et physiologiques de notre organisme : à quand des patients qui enverront à un médecin, à l’aide de leur smartphone, ces données enregistrées en temps réel par ce patch ?

Nous sommes manifestement en pleine mutation, et qui sait d’ailleurs si ces zones rurales aujourd’hui boudées par les jeunes médecins mais où il existe de très belles affaires, ne seront pas un eldorado demain ! Pour l’heure, nous avons interrogé deux officines aux profils très différents, mais aux avis assez convergents. Nous les remercions pour cet échange transparent d’expériences !

 

Une officine implantée en zone rurale…

Pouvez-vous dresser rapidement le « portrait » de votre officine ?

Mme B : je suis installée depuis deux ans en milieu rural, à l’extrême sud de l’Indre-et-Loire, dans un village de 1500 habitants et à 25 minutes de la ville la plus proche. J’ai une assistante et trois préparatrices. L’officine est implantée dans la galerie marchande d’un Intermarché, où sont également installés plusieurs commerces. Cette galerie représente donc un véritable pôle d’attraction commerciale pour la zone.

Outre la fiscalité avantageuse des ZRR (1), qu’est-ce qui vous a attiré dans ce profil d’officine ?

Mme B : ces avantages fiscaux, dont j’ignorais l’existence lorsque je me suis intéressée à cette officine, ont représenté en quelque sorte la « cerise sur le gâteau ». Car l’officine elle-même offrait de bonnes perspectives d’évolution : elle est implantée dans une zone attractive, et comme il s’agissait d’un départ à la retraite, il fallait la redynamiser. Mon chiffre d’affaires a d’ailleurs progressé, mais le problème réside dans la disparition programmée des médecins.

Quels sont vos prescripteurs ?

Mme B : ma zone d’attractivité est en fait très large car ma clientèle est composée des gens qui viennent faire leurs courses à l’Intermarché. A proximité, il y a plusieurs médecins : un dans le village même, un cabinet médical à 4 km, et quatre autres médecins dans un rayon de 10 km.

Dans quelle mesure votre officine est-elle touchée par la désertification médicale ?

Mme B : je vais prochainement y être directement confrontée ! Le médecin au village a 62 ans et envisage de prendre sa retraite en juin 2014, tandis qu’un autre médecin compte partir en 2015. Aucun des deux n’a de remplaçant.

Comment vous y préparez-vous ?

Mme B : j’ai rencontré le médecin du village à plusieurs reprises, et il est prêt à cohabiter tout de suite avec un futur remplaçant… qu’il reste à trouver. J’ai fait des démarches auprès de la mairie, qui ne mesure pas l’urgence car, pour moi, 2014 c’est demain ! J’ai également contacté les Agences régionales de santé. Notre village est en zone rouge et classé prioritaire. Mais je ne bénéficie d’aucun soutien de l’extérieur ! Je compte maintenant solliciter les élus. L’an dernier, tout le monde s’est bien battu pour sauver une classe d’école au village. Alors que deviendrait le village sans médecin ? Par ailleurs, je recherche d’autres médecins prescripteurs, car les pharmaciens en dépendent entièrement ! Je dois dire qu’il est usant de mener de front mon travail et toutes ces démarches.

Comment analysez-vous cette problématique ?

Mme B : je pense qu’une partie du problème est, quoi que l’on dise, quantitative. Il n’y a pas assez de médecins. De plus, en France, l’image de la campagne est désastreuse ! Et pour couronner le tout, les médecins qui seraient prêt à s’installer en zone rurale savent qu’ils vont devoir travailler comme des fous ! Actuellement, quand on a un enfant malade, il faut attendre plusieurs jours pour réussir à obtenir un rendez-vous chez le médecin ! Que faire en cas d’urgence ?

Dans certaines zones, l’officine est le dernier endroit où l’on peut rencontrer un professionnel de santé à proximité. Que pensez-vous des « nouvelles missions » qui pourraient être assumées par les pharmaciens ?

Mme B : franchement, je suis sceptique. Tout d’abord, quand on parle d’éducation thérapeutique, de suivi des patients, d’approche qualitative au comptoir, j’estime que cela relève déjà de mon travail de pharmacien. Donc si rien de nouveau et de concret n’est mis en place, les « nouvelles missions » des pharmaciens vont davantage relever de la formalisation d’une réalité existant déjà sur le terrain.

Mais la rémunération sous forme d’honoraires pourrait-elle représenter un début de solution pour certaines officines ?

Mme B : ce ne sont pas ces rémunérations qui vont sauver les officines ! Et puis comment cela serait-il mis en place et avec quel contrôle de la Sécu ? Dans ces discussions, je déplore un manque total de transparence. De toute façon, tout devait aller vite, il fallait se former avant le 1er janvier… Or on attend toujours !
(1) Zone de Revitalisation Rurale : dans ces ZRR, l’officine bénéficie notamment d’une exonération de 100% de l’impôt sur les bénéfices pendant les 5 premières années (puis une exonération dégressive jusqu’à 25% la huitième année d’exercice).

 

Une officine en milieu urbain…

Qu’est-ce qui vous a amené à proposer des nouveaux services dans votre officine ?

Romain Socquet : j’ai repris cette officine de centre ville il y a deux ans et demi et son développement est satisfaisant. Mais elle est implantée dans une zone très concurrentielle, à Vincennes, et j’ai souhaité valoriser ma pharmacie à la fois auprès des prescripteurs et de la clientèle. L’offre de services supplémentaires représente donc une vitrine de compétences et en même temps un moyen de se différencier de la concurrence.

Quels types de services offrez-vous ?

R. S : nous organisons des opérations trimestrielles sur différents thèmes. Il s’agit soit de dépistages (BPCO*, diabète, hypertension), soit de consultations. En ce moment, par exemple, nous proposons des consultations avec une diététicienne. C’est naturellement ouvert à tout le monde et totalement gratuit.

Est-ce que ces nouveaux services au sein de l’officine ont permis de créer une forme de synergie avec les médecins ?

R. S : absolument. Tout d’abord, de notre côté, nous prenons soin de rassurer les médecins du quartier. A chaque fois que nous mettons en place une nouvelle opération, nous leur adressons un courrier préalable pour les informer du thème et des dates de l’opération. Cette démarche nous a permis de développer une certaine forme d’interaction avec eux et d’être reconnus comme des professionnels compétents. Ils nous « confient » leurs patients et certains nous demandent même désormais d’ajuster les posologies sans les contacter.

Ciblez-vous une clientèle particulière à travers ces opérations ?

R. S : en effet, nous avons la volonté de cibler surtout les personnes qui ne voient pas de médecin régulièrement. Nous ne pratiquons évidemment aucun geste médical et n’établissons aucun diagnostic, mais si un dépistage pour une personne révèle une anomalie, nous l’orientons vers un médecin.

Comment a réagi votre clientèle à ces initiatives et est-ce un moyen de la fidéliser ?

R. S : les gens étaient très surpris au début ! A priori, ces opérations sont davantage un moyen de recruter de nouveaux clients que de fidéliser les clients habituels. 70% des personnes dépistées ne sont pas des habituées de l’officine. Ces personnes reviennent-elles ensuite ? C’est assez difficile à dire. Lorsque j’ai repris cette officine, elle comptait 80 clients par jour. Il faut certes faire la part des choses car nous avons réalisé des travaux et revu complètement la politique d’achat, mais l’officine reçoit désormais une moyenne de 240 clients par jour.

Les services que vous proposez avec succès relèvent de ce qu’on appelle « les nouvelles missions » des pharmaciens, qui font beaucoup parler d’elles : s’agit-il, selon vous, d’un moyen de pallier le manque de médecins dans certaines zones ?

R. S : les missions qui peuvent être assumées par les pharmaciens ne vont régler aucun des problèmes posés par la désertification des médecins. Les pharmaciens ne vont pas se substituer aux médecins qui disparaissent ! D’abord, tous les pharmaciens jouent déjà un rôle de « premier secours » dans leur officine. Mais ils ne pourront pas faire davantage : un pharmacien n’a même pas le droit d’interpréter une simple prise de tension ! Notre expérience de ces nouveaux services démontre bien qu’il ne s’agit là que d’une sensibilisation. Car nous ne faisons que du dépistage, cela ne relève en aucun cas du diagnostic, qui est du ressort du médecin.

Vous restez néanmoins persuadé de la valeur ajoutée de ces services ?

R. S : c’est un positionnement original et très porteur qui convainc de plus en plus. D’ailleurs, le groupement que j’ai créé il y a un an, Planète Santé, et qui regroupe désormais 17 officines, organise maintenant la mise en place de ces opérations pour ses adhérents.
* Broncho Pneumopathie Chronique Obstructive

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